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TENDANCES INFIRMIÈRES

TENDANCES INFIRMIÈRES

Qu’est-ce que la seconde victime? 

Mise en situation

En 2020, Mme Miller a subi une hystérectomie. Malheureusement, elle est décédée à la suite de complications et de lacunes dans les soins et dans le suivi postopératoire. L’événement ébranle sa famille et l’équipe de soins. Une enquête est menée afin de connaître les causes réelles de la mort et si celle-ci aurait pu être évitée. L’équipe de gestion des risques déploie tous ses efforts auprès de la famille afin de la soutenir et de l’accompagner dans cette tragédie. Des formations obligatoires sont imposées au département de chirurgie. L’infirmière responsable qui s’occupait de Mme Miller se sent totalement désemparée par la situation. Elle n’a pas été capable de retourner au travail. Elle a peur de devoir affronter ses collègues qui subissent les multiples formations à cause d’elle. Elle repense en boucle à cette soirée, sans arrêt, et se demande si elle est assez compétente pour poursuivre cette profession. Personne ne lui a vraiment parlé, mis à part son supérieur qui lui a expliqué les prochaines étapes de l’enquête.

Au Canada, la gestion des risques se réfère à la réglementation relative aux événements indésirables (MSSS, 2019) ainsi qu’au Cadre canadien d’analyse des incidents (Institut canadien pour la sécurité des patients, 2012). Ce guide sert à l’analyse systématique de tout incident clinique. Celle-ci permet aux patients, aux familles et aux prestataires de soins de comprendre ce qui s’est passé et d’établir les améliorations à apporter (Cadre canadien d’analyse des incidents, 2012, p.10). Le soutien des familles est primordial tout au long du processus. Cependant, il arrive qu’on porte moins d’attention à la ou au prestataire de soins en cause. Pourtant, la professionnelle ou le professionnel peut ressentir de forts sentiments de honte et de culpabilité, une peur du jugement de ses collègues ainsi qu’une remise en question de ses propres compétences professionnelles (Jones et Treiber, 2012). Avec le temps, ces sentiments peuvent entraîner une souffrance émotionnelle et professionnelle qui cause une augmentation de l’absentéisme au travail, du risque de l’épuisement professionnel et du suicide. Ce phénomène est connu sous le nom de « seconde victime » (Wu, 2000). Scott et col. (2009) reconnaissent les secondes victimes comme étant :

[…] les prestataires de soins de santé impliqués dans un événement indésirable imprévu pour le patient, dans une erreur médicale ou une blessure liée au patient et qui deviennent des victimes dans le sens où l’événement les a traumatisés. Souvent, ces personnes se sentent personnellement responsables du résultat pour le patient. Beaucoup ont l’impression de l’avoir laissé tomber , remettant en question leurs compétences cliniques et leur base de connaissances. [Traduction libre, p. 326]

Il a été prouvé que des programmes de soutien minimisent l’expérience traumatisante des secondes victimes, limitent les conséquences négatives et favorisent le rétablissement des professionnelles et professionnels de la santé (Mok, Chin, Yap et Wang, 2019). En général, ces programmes offrent le soutien par des pairs formés, des rencontres de groupes (débreffage) et une aide externe (programmes d’aide aux employés, psychologue, etc.). Les bénéfices de ces programmes sont un sentiment de bien-être et un retour au travail plus rapide.

Malheureusement, le milieu hospitalier est un endroit propice aux incidents en raison de différents facteurs, dont la charge de travail importante. Cependant, au Québec, le suivi du personnel infirmier est à géométrie variable et nombre de ces personnes souffrent en silence. Il serait pertinent de reconnaître le concept de seconde victime dans notre système de santé, mais surtout de mettre en place des stratégies afin de limiter les impacts négatifs sur les professionnelles et professionnels de la santé.

Emmanuelle Beaudry
Infirmière bachelière ét. M. Sc.
Université Laval

Références:

 Institut canadien pour la sécurité des patients. (2012). Cadre canadien des incidents. Repéré à www.patientsafetyinstitute.ca  

Jones, J. H., & Treiber, L. A. (2012, October). When nurses become the “second” victim. In             Nursing forum (Vol. 47, No. 4, pp. 286-291). Wiley/Blackwell (10.1111). 

Mok, W. Q., Chin, G. F., Yap, S. F., & Wang, W. (2019). A cross‐sectional survey on nurses’ second victim experience and quality of support resources in Singapore. Journal of Nursing Management. 

Ministre de la Santé et des Services Sociaux, (2019), Rapport 2018-2019 sur les incidents et accidents survenus lors de la prestation de soins de santé et de services sociaux au Québec, du1er avril 2017 au 31 mars 2018. Québec.  

Scott, S. D., Hirschinger, L. E., Cox, K. R., McCoig, M., Brandt, J., & Hall, L. W. (2009). The natural history of recovery for the healthcare provider “second victim” after adverse patient events. BMJ Quality & Safety18(5), 325-330. 

 Wu A. W., (2000), Medical error: the second victim. British Medical Journal, 320, 7237: 726

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